
Le code n’a jamais été une fin en soi. C’est un pinceau. Ce qui compte, c’est ce qu’on peint avec.
Il y a vingt ans, j’écrivais POM1 en Java — un émulateur Apple 1, ligne par ligne, accolade par accolade. Chaque fonction était un geste. Chaque boucle, un coup de pinceau posé avec précision. Le code, c’était le médium. L’œuvre, c’était la machine qui s’allumait à l’écran.
En 2008, j’écrivais FractAll en C et SDL. Des heures à optimiser le rendu d’un ensemble de Mandelbrot, pixel par pixel. La beauté des fractales n’était pas dans le code — elle était dans ce que le code révélait. Le code était le pinceau. La fractale était le tableau.
Le pinceau a toujours été invisible
Personne ne regarde un tableau de Monet en se demandant quelle marque de pinceau il utilisait. Personne n’écoute du Bach en analysant la mécanique du clavecin. L’outil disparaît derrière l’œuvre. C’est le signe qu’il a bien fait son travail.
Le code, c’est pareil. Quand un utilisateur joue avec Orbitarium et regarde les planètes tourner, il ne pense pas au JavaScript qui calcule les forces gravitationnelles. Quand un élève ouvre un QCM interactif sur Moodle, il ne voit pas le H5P qui structure les questions. Quand quelqu’un tire une carte dans JodoTarot, il ne sait pas qu’un pipeline d’IA locale interprète le tirage.
Le code a toujours été le pinceau. L’intention a toujours été le tableau.
Avant : le geste du pinceau
Pendant des décennies, coder exigeait de maîtriser le geste. Connaître la syntaxe. Comprendre les structures de données. Savoir débugger à l’aveugle. Passer des heures sur un segfault. Se battre avec un compilateur qui refuse de coopérer.
C’était beau. C’était exigeant. Et c’était un filtre. Pour peindre, il fallait d’abord apprendre à tenir le pinceau — pendant des années. Beaucoup de gens avec des visions magnifiques n’ont jamais pu les réaliser, parce que le pinceau était trop difficile à manier.
Un enseignant qui avait une idée d’application pour ses élèves devait soit apprendre à coder, soit abandonner. Un artiste qui voyait une image dans sa tête devait soit maîtriser Photoshop, soit renoncer. Un musicien qui entendait un arrangement devait soit connaître un studio, soit l’oublier.
Le pinceau était réservé à ceux qui avaient le temps, la formation, et l’obstination de l’apprivoiser.
Maintenant : le vibe coding
En 2026, je décris ce que je veux à Claude Code ou à Cursor. Et le code apparaît.
Pas du code approximatif. Du code propre, testé, fonctionnel. POM1, que j’avais écrit en Java en 2000, a été entièrement réécrit en C++17 avec WebAssembly et Dear ImGui — en quelques sessions avec une IA. FractAll est passé du C/SDL au Rust avec rendu GPU. Des projets qui auraient pris des mois prennent des jours.
On appelle ça le vibe coding. Le terme est nouveau. L’idée ne l’est pas.
Le vibe coding, c’est coder avec l’intention plutôt qu’avec la syntaxe. C’est dire « je veux un émulateur Apple 1 qui tourne dans le navigateur » au lieu d’écrire manuellement chaque instruction d’émulation du 6502. C’est dire « ajoute un zoom infini avec de l’arithmétique en précision arbitraire » au lieu de passer trois semaines à implémenter une bibliothèque bignum.
Le pinceau s’est mis à comprendre ce qu’on veut peindre.
Ce qui n’a pas changé
Le pinceau ne peint pas tout seul.
Cursor et Claude Code sont des outils extraordinaires. Mais ils ne savent pas quoi construire. Ils ne savent pas pourquoi. Ils ne savent pas qu’un émulateur Apple 1 a un sens parce qu’il connecte deux époques de l’informatique. Ils ne savent pas que documenter des recettes en shimaore est urgent parce que la langue est en train de mourir. Ils ne savent pas qu’un tirage de tarot selon Jodorowsky porte une philosophie qu’il faut respecter.
La vision, c’est l’humain. L’intention, c’est l’humain. Le sens, c’est l’humain.
Le pinceau est devenu plus intelligent. Le peintre reste indispensable.
Ce qui a changé
Le filtre a sauté.
Un enseignant qui a une idée d’application pour ses élèves peut la construire le soir même. Un artiste qui voit une image peut la générer en trente secondes. Un musicien qui entend un arrangement peut le prototyper en une heure. Un philosophe qui pense un concept peut le rendre interactif.
La barrière technique — celle qui séparait ceux qui savaient coder de ceux qui ne savaient pas — est en train de tomber. Pas complètement. Pas pour tout. Mais suffisamment pour que des gens qui n’auraient jamais pu créer un logiciel puissent maintenant le faire.
Et ça, c’est une révolution silencieuse. Pas la révolution de l’IA. La révolution de l’accès.
Peindre avec du texte
Et puis il y a l’image. Le code-pinceau ne produit pas que des logiciels — il produit de l’art.
Avec Stable Diffusion et ComfyUI, une phrase devient un tableau. On appelle ça le txt2img — du texte à l’image. Vous écrivez « Brooklyn Bridge at dawn, oil painting, impressionist style », et trente secondes plus tard, un pont de Brooklyn peint à l’huile apparaît sur votre écran. Pas téléchargé. Pas copié. Généré. Créé à partir de rien d’autre qu’une intention formulée en mots.
Depuis 2023, j’explore ça sur Civitai — près de 4000 images générées. Des paysages urbains, des compositions picturales, des expérimentations de styles. Chaque image est le résultat d’un prompt — quelques mots, parfois une phrase, parfois un paragraphe — passé à travers un modèle qui tourne en local sur le Mac mini.
Le pinceau ici n’est même plus du code. C’est du langage. La boucle est complète : on est passé du geste (coder) à la parole (décrire). Et le résultat est le même — une œuvre qui n’existait pas et qui existe maintenant.
La différence avec un service cloud comme Midjourney ? Tout tourne chez moi. Les prompts ne sont envoyés nulle part. Les images m’appartiennent. Et aucun filtre ne décide à ma place ce que j’ai le droit d’imaginer.
La voix comme pinceau
Et ça va plus loin encore.
Avec Whisper — le modèle de reconnaissance vocale d’OpenAI, disponible en local — la voix devient le pinceau. Vous parlez. Whisper transcrit. Le texte est envoyé à un LLM qui génère du code, ou à Stable Diffusion qui génère une image. La chaîne complète : voix → texte → œuvre.
On n’est plus devant un clavier. On est debout, les mains libres, en train de décrire ce qu’on veut à haute voix — et la machine exécute. Comme un peintre qui dirait à son pinceau « du bleu, là, en haut à droite, plus sombre » — et le pinceau obéirait.
La voix qui devient des tâches. La voix qui devient du code. La voix qui devient des images. On est passé du geste à l’écrit, de l’écrit à la parole. Chaque étape a supprimé une couche de friction entre l’intention et l’œuvre. Ce qui reste, c’est la pensée pure — et un micro.
Le pinceau a disparu. Il ne reste que le geste de peindre.
Le pinceau et le tableau
Quand j’écrivais du C à la main en 2008, le pinceau était rugueux, exigeant, lent. L’œuvre mettait des mois à émerger. Mais elle émergeait — parce que l’intention était là.
Quand je décris une architecture à Claude Code en 2026, le pinceau est fluide, rapide, précis. L’œuvre émerge en quelques jours. Mais elle émerge pour la même raison — parce que l’intention est là.
Le code n’a jamais été l’œuvre. Le code a toujours été le pinceau. Et un bon pinceau ne fait pas un bon peintre — mais il permet à un bon peintre de peindre plus vite, plus grand, et plus librement.
Le reste — la vision, le sens, l’urgence de créer — ça, aucune IA ne vous le donnera. C’est à vous. Ça l’a toujours été.
Arnaud Verhille — La Réunion, mars 2026