Einstein et Spinoza

Einstein et Spinoza

En 1929, le rabbin Herbert Goldstein envoie un télégramme à Einstein : « Croyez-vous en Dieu ? » Einstein répond : « Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’harmonie de tout ce qui existe, pas en un Dieu qui se préoccupe du destin et des actions des êtres humains. »

Cette phrase, souvent citée, est plus qu’une pirouette. Elle est un choix philosophique radical. Le Dieu de Spinoza n’est pas un créateur extérieur qui regarde sa création depuis les coulisses. Il est la création. Deus sive Natura — Dieu, c’est-à-dire la Nature. Pas un vieillard barbu dans les nuages. L’ensemble des lois, des forces, des causes et des effets qui font que le monde est ce qu’il est.

Spinoza a été excommunié pour ça en 1656. Banni de la communauté juive d’Amsterdam à 23 ans. Son crime : avoir pensé que Dieu n’était pas une personne, qu’il ne jugeait pas, ne punissait pas, ne récompensait pas. Que tout ce qui existe suit des lois nécessaires. Que la liberté humaine n’est pas le libre arbitre — c’est la compréhension de ce qui nous détermine.

Einstein n’a pas choisi Spinoza par hasard. Quand on passe sa vie à chercher les lois qui gouvernent l’univers — la relativité, la courbure de l’espace-temps, l’équivalence masse-énergie — on finit par voir le monde comme Spinoza le voyait : un tissu de causes et d’effets, sans intervention surnaturelle, mais d’une beauté qui dépasse ce que n’importe quel mythe a jamais inventé.

Ce qui me touche chez ces deux-là, c’est qu’ils partagent la même conviction : comprendre le réel est un acte de joie. Pas de résignation, pas de froideur scientifique. De la joie. Spinoza l’appelle beatitudo — la béatitude qui naît de la connaissance. Einstein l’appelle cosmic religious feeling — un sentiment religieux cosmique, sans dogme et sans église.

Le polisseur de lentilles et le physicien. Trois siècles d’écart, la même lumière.